Prenez Fabrice Olszewski, le fantasque interprète de Marcelo Bielsa à l’OM, ses cheveux longs, ses soupirs, ses grimaces et ses traductions parfois – souvent – approximatives. Imaginez maintenant son opposé, à savoir un homme carré, pro, capable de jongler du français à l’espagnol puis à l’anglais sans sourciller, et totalement rodé à la prise de parole en public. Voici Salim Lamrani.

Lors de la brève expérience de Bielsa à Lille en 2017, puis lors de sa première saison à Leeds en 2018-2019, ce Français d’une quarantaine d’années s’est retrouvé à murmurer à l’oreille du technicien argentin, point presse après point presse, jouant à la fois le rôle de traducteur en public et celui de passerelle entre joueurs et staff dans l’intimité du centre d’entrainement. Une expérience hors du commun que Lamrani a décidé de raconter dans un ouvrage récemment sorti (Le football selon Marcelo Bielsa, éditions Marabout) et sur laquelle il a accepté de revenir pour RMC Sport.

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De Cuba au Yorskshire, en passant par le Nord

Son livre, ode à la méthode Bielsa, nous plonge dans l’univers du maître en décrivant de l’intérieur – sans trahir les secrets de vestiaire – et avec une méthodologie soignée l’exercice 2018-2019 des “Whites” en Championship, la deuxième division anglaise. Chaque match et chaque onze de départ, ou presque, y sont exposés. Cela ferait penser à un ouvrage universitaire? Bingo. Salim Lamrani n’est pas du tout issu du sérail footballistique. A la vie civile, l’interprète est d’abord enseignant-chercheur, maître de conférences à l’Université de La Réunion, et spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis, sujet auquel il a consacré plusieurs travaux et qui lui a valu quelques interventions dans des médias généralistes, comme chez Jean-Jacques Bourdin en 2014.

Comment s’est-il retrouvé dans le staff d’un club professionnel, auprès de l’un des entraîneurs les plus respectés? Il explique: “Marcelo Bielsa et moi nous sommes connus en 2015 lorsqu’il était l’entraîneur de l’Olympique de Marseille. Lorsque le projet lillois s’est présenté en 2017, il m’a proposé de l’accompagner en tant qu’interprète. En 2018, lorsque Leeds United l’a sollicité pour prendre les rênes de l’équipe, il m’a de nouveau proposé de l’accompagner en tant qu’interprète et ‘discipline coach’, un rôle à mi-chemin entre médiateur et psychologue en charge du groupe professionnel, car il avait jugé que j’avais établi de bons rapports avec les joueurs lors du bref épisode lillois.”

Il ne connaissait pas Bielsa avant son arrivée à l’OM

Fan de ballon, Lamrani confie ne pas avoir hésité longtemps lorsque l’opportunité de collaborer avec “El Loco” – surnom qui n’est jamais employé dans le livre – et de découvrir le monde du sport pro s’est présentée. “Dans les relations humaines et professionnelles, j’accorde beaucoup d’importance à ce qu’on appelle communément le feeling et avec Marcelo Bielsa, le courant est bien passé, assure-t-il. Et puis vivre une expérience dans l’interprétariat et dans la gestion de groupe à un tel niveau est quelque chose de stimulant et d’enrichissant.”

De son propre aveu, Lamrani ne savait pourtant pas qui était Bielsa avant son arrivée sur le banc de l’OM en 2014. “Comme de nombreux amateurs de football, j’ai été séduit par le jeu spectaculaire qu’il a proposé pendant un an et j’ai vécu en tant que supporter des émotions magnifiques, dit-il. (…) Marcelo Bielsa dispose de la vertu qui permet de convaincre les joueurs qu’ils sont capables de proposer du beau football et de faire jeu égal avec n’importe quel adversaire, quel que soit son statut. Le but ultime est toujours la victoire, peu importe le rang du rival. C’est la raison pour laquelle les équipes qu’il entraîne offrent toujours un visage audacieux et conquérant, et cela procure beaucoup de fierté aux supporters.”

“Marcelo Bielsa aime que l’on soit fidèle à ses propos”

Des supporters qui ont l’habitude de boire, sans en perdre une goutte, les paroles du sage argentin. Encore faut-il que celles-ci soient bien traduites… “Marcelo Bielsa a une expression très précise et sa pensée est complexe. Par conséquent, avant de travailler avec lui à Lille, j’ai visionné toutes les conférences de presse qu’il avait données à l’Athletic Bilbao et à Marseille, détaille Lamrani. J’ai ainsi pu me familiariser avec sa philosophie et son expression. J’ai ensuite établi une liste de vocabulaire et de termes techniques liés au monde du football professionnel que j’ai mémorisée. Un interprète doit passer par quatre étapes: il faut d’abord écouter, ensuite comprendre, puis mémoriser et enfin retranscrire les propos de l’intervenant.”

Cela n’a pas empêché quelques petits lapsus et quelques scènes cocasses, comme en début de saison lorsque Bielsa glissait ses réponses à Lamrani en espagnol pour que Lamrani les lui traduise en anglais à l’oreille puis que le coach lui-même réponde au micro dans la langue de Shakespeare. Mais dans l’ensemble, le duo a très bien fonctionné. Notamment durant l’affaire du Spygate, et le long plaidoyer de Bielsa face aux médias. “C’est un métier difficile et exigeant, poursuit-il. En Angleterre, s’est ajoutée la difficulté de traduire d’une langue qui n’est pas ma langue maternelle – l’anglais – vers une autre langue qui ne l’était pas davantage – l’espagnol. C’est un défi intellectuel très stimulant. Comme toute personne, Marcelo Bielsa aime que l’on soit fidèle à ses propos et il est très minutieux dans son expression.”

“Je crois que nous partageons un regard similaire sur la société”

Vous l’aurez compris, le traducteur est un Bielsiste, un vrai de vrai. Et le fait d’avoir côtoyé au plus près le natif de Rosario n’a fait que renforcer son intérêt pour lui. A la fois pour l’entraîneur, et pour l’homme. Pourquoi? Parce que l’entraîneur, en plus d’être perfectionniste (on apprend dans le livre qu’il surveille quotidiennement le poids de ses joueurs, et les convoque individuellement avant chaque rencontre), est définitif quant à sa conception du football.

“Marcelo Bielsa n’a aucun doute sur les principes qui régissent sa philosophie footballistique car le seul football qu’un entraîneur puisse proposer est celui qui coule dans ses veines, observe Lamrani. Marcelo Bielsa le dit lui-même: ‘Vous ne pouvez transmettre que vos convictions’. Par ailleurs, développer son idée de jeu et l’inculquer aux joueurs exige un effort colossal de sa part et c’est la raison pour laquelle il ne propose pas d’alternative.” Et cela plait au Français, comme l’écrit dans la préface un certain Rafael Bielsa, ancien ministre des Affaires étrangères d’Argentine et frère de, qui a travaillé de manière occasionnelle avec Lamrani.

Quant à Marcelo Bielsa l’homme, Salim Lamrani, qui a eu l’occasion de partager de nombreux trajets en voiture avec lui dans le Yorkshire, loue ses valeurs. “Je crois que nous partageons un regard similaire sur la société et que nous ne sommes pas insensibles au sort des plus vulnérables, résume-t-il. Nous pensons que le sort réservé aux classes les plus humbles définit la santé morale d’une communauté nationale. C’est cette sensibilité commune qui nous a rapprochés, bien plus que le football. L’immense majorité des supporters sont issus des couches populaires et sont confrontés de manière quotidienne aux vicissitudes de la vie. Souvent, les supporters vont au stade pour revendiquer, à travers leur club de cœur, leur droit au bonheur. J’aime beaucoup cette phrase de Pier Paolo Pasolini qui dit: ‘Le football est une valeur essentielle pour redonner de la dignité à ceux qui n’ont rien’.”

Salim Lamrani et Marcelo Bielsa à Lille en 2017

Un Castriste dans le vestiaire

Vous l’aurez compris (bis), Salim Lamrani est aussi un intellectuel de gauche. Il est même un peu plus que cela. Lors de son passage à Lille en 2017, Le Monde l’avait qualifié dans un portrait d’”universitaire zélateur de Fidel Castro”, tendance antilibérale et anticapitaliste, et avait pointé ses publications sur des sites présentés comme conspirationnistes, ou du moins très politiques. Ce qui a parfois donné un mix improbable: entre 2015 et 2017, le maître de conférences a par exemple écrit une demi-douzaine d’articles consacrés à Bielsa sur le site palestine-solidarite.org, pourtant peu habitué à la chose footballistique.

Un parcours et des opinions qui ont fait du Français un ovni, ou du moins un personnage à part, dans le milieu du ballon rond. Et n’allez pas croire qu’il a laissé ses idées à l’entrée de Thorp Arch, le QG des Whites. A Leeds, Lamrani a proposé aux joueurs de nettoyer eux-mêmes leur centre d’entraînement pour se mettre symboliquement dans la peau des travailleurs de la ville, il a effectué avec certains d’entre eux des maraudes auprès des sans-abris, et leur a même montré un extrait vidéo d’une réflexion de Pepe Mujica (ancien guérillero puis président de l’Uruguay) sur la futilité des richesses matérielles.

“A mon sens, une société qui ignore le sort des plus fragiles est une société immorale, répond-il à ce sujet. Les footballeurs professionnels font certes partie d’une classe de privilégiés, mais beaucoup d’entre eux sont issus des couches populaires et ont souffert de la pauvreté et des difficultés matérielles durant leur enfance. L’idée (des maraudes) était de sensibiliser les joueurs aux difficultés de ces personnes, qui sont trop souvent victimes de mépris et d’indifférence, et d’avoir un geste solidaire symbolique à leur égard. Par la même occasion, le fait de discuter avec ces personnes en difficulté permet de relativiser son propre quotidien et de voir qu’en fin de compte, d’autres doivent franchir des obstacles bien plus grands que ceux qui jalonnent la carrière d’un footballeur professionnel.” Et pour Mujica, “il m’a semblé intéressant de présenter ce point de vue aux joueurs qui sont constamment sollicités par les appels d’une société qui affirme qu’il faut posséder pour exister”, explique le spécialiste de Cuba.

Témoin privilégié de la relation entre Bielsa et ses hommes

Impossible, de l’extérieur, de dire si les joueurs de Leeds ont été réceptifs à ces initiatives peu courantes dans un vestiaire. Toujours est-il que de Gaetano Berardi à Pablo Hernandez, en passant par Ezgjan Alioski, Salim Lamrani présente les “Peacocks” version 2018-2019 comme des footballeurs travailleurs (“Lorsque les victoires sont au rendez-vous, l’être humain est toujours disposé à faire un effort supplémentaire”), et attachés à leur coach, malgré une “certaine distance” laissée par celui-ci.

En juillet 2018, pour son soixante-troisième anniversaire, El Loco avait ainsi eu droit à un canular de son groupe en guise de cadeau. “Est-ce que j’ai ressenti de l’affection des joueurs pour Marcelo Bielsa? Oui, notamment de la part des plus jeunes qui lui sont reconnaissants de pouvoir développer tout leur potentiel sous sa direction et de disposer d’une opportunité au plus haut niveau, observe Lamrani. A titre d’illustration, Kalvin Phillips, qui vient de connaître sa première sélection avec l’équipe d’Angleterre alors qu’il n’avait jamais joué en première division, a offert son premier maillot à Marcelo Bielsa.” Ce serait donc cela, le football selon l’Argentin: une idée bien définie du jeu que l’on veut pratiquer, de la possession et des transitions rapides sur le pré, du travail, de l’exigence, et un peu de chaleur en dehors.

Marcelo Bielsa avec Leeds en novembre 2018

“La Premier League avec le Leeds United de Marcelo Bielsa va être mémorable”

Parti de Leeds sur une défaite en playoffs à la fin de la saison 2018-2019 pour reprendre une activité plus classique (“Mon premier métier reste l’enseignement et la recherche”, explique-t-il), Salim Lamrani n’a pas eu l’occasion de vivre la folle remontée en Premier League, survenue un an plus tard. Ce qui ne l’empêche pas de garder de cette aventure à Elland Road un très bon souvenir: “C’était une expérience sportive et humaine extraordinaire et j’ai vécu de belles émotions lors de soirées de football mémorables. J’ai fait de belles rencontres à Leeds United et la vie est toujours plus agréable avec de nouvelles amitiés. D’un point de vue professionnel, c’était une expérience très riche car j’ai découvert ce qu’était la gestion d’un groupe de footballeurs pros. Le football en Angleterre vaut la peine d’être vécu.”

La page n’est d’ailleurs pas totalement tournée. De loin, l’universitaire suit avec attention (et passion, forcément) les premiers pas de Bielsa et ses boys dans l’élite. “La Premier League avec le Leeds United de Marcelo Bielsa va être mémorable”, promet-il, en estimant les Whites capables de finir entre la 8e et la 12e place.

Et si jamais Bielsa décide de quitter son club – cela lui arrive parfois –, Lamrani a déjà des destinations en tête pour le professeur. “Je crois qu’il est capable de proposer son football dans n’importe quel championnat en Europe s’il dispose des joueurs avec les caractéristiques nécessaires pour jouer son football basé sur la possession, le pressing haut, les transitions rapides, le changement de rythme, les mouvements à haute intensité, les passes et l’attaque, lance son ancien collaborateur. Par exemple, je le verrais bien entraîner le Borussia Dortmund en Allemagne ou le Napoli en Italie.” On imagine déjà la folie.



Source de l’article, 2020-10-02 11:19:17

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