9 novembre 2019. Brest tient tête au PSG, Samuel Grandsir a répondu à l’ouverture du score d’Angel Di María. Pour débloquer la situation, à dix minutes de la fin, Thomas Tuchel a recours à l’arme fatale de l’entraîneur, si rare mais tellement grisante: le triple changement. Choupo-Moting, Icardi et Marquinhos remplacent Cavani, Sarabia et Verratti. Cinq minutes plus tard, le Camerounais sera à l’origine du but victorieux de l’Argentin.

Aucun autre entraîneur n’a effectué trois changements simultanés cette saison en Ligue 1. Depuis 2015, il n’y a même que huit autres exemples, dont deux impliquant Tuchel, pour qui le championnat est parfois un laboratoire. Le plus précoce: Bernard Casoni à la mi-temps d’un Monaco-Lorient, en janvier 2017. Ses Merlus étaient menés 3-0, ils s’inclineront 4-0. Cette rareté pourrait toutefois devenir plus fréquente dans les prochains mois avec l’autorisation de deux changements supplémentaires par match (mais toujours en trois fois pendant le cours du jeu, ou à la mi-temps).

Un choix que la FIFA justifie par sa volonté de “protéger la santé des joueurs et des joueuses du monde entier” pour “faire face à un calendrier condensé et des conditions météorologiques différentes”. Les ligues professionnelles conservent leur libre-arbitre quant à l’application de cet amendement, qui pourrait, si besoin, être prolongé jusqu’en 2021. Première conséquence évidente: les clubs aux effectifs les plus fournis seraient naturellement avantagés, renforçant l’impact sur le terrain des inégalités économiques.

Mais de la précaution sanitaire jaillit aussi une opportunité tactique, les changements en cours de rencontre étant l’un des rares leviers d’action des entraîneurs une fois le coup d’envoi donné. “J’aimerais toujours influencer le jeu, confiait le Bordelais Paulo Sousa à France Football il y a un an. Mais la façon dont on peut peser sur le jeu, c’est en délivrant des informations à chaque pause, en faisant des changements tactiques et des changements de joueurs.” “Comme tu n’as droit qu’à trois changements, tu dois bien les gérer pour apporter un vrai plus”, précisait Didier Deschamps, toujours dans FF. Pouvoir en effectuer cinq ouvre de nouvelles perspectives, moins contraignantes.

Des remplacements plus rapides?

En moyenne cette saison, les entraîneurs de Ligue 1 ont effectué leur premier changement à la 59e minute, le deuxième à la 73e et le troisième à la 82e. Cela confirme l’étude de Bret Myers, professeur à l’université de Villanova: en Premier League, Liga et Serie A, le premier remplacement est généralement effectué entre la 56e et la 65e minute, le deuxième entre la 66e et la 80e, le troisième dans les dix dernières minutes.

En psychologie, la notion d'”ancrage” désigne un biais cognitif dans la prise de décision qui consiste à rester figé sur sa première impression, son premier choix. C’est le cas pour les entraîneurs au coaching tardif – dont Jürgen Klopp fait partie –, qui repoussent leurs ajustements en cours de match et maintiennent leur confiance aux titulaires. Bret Myers a également étudié le timing optimal des changements quand une équipe est menée, définissant trois paliers: avant la 58e minute pour le premier, avant la 73e pour le deuxième, avant la 79e pour le troisième. En Premier League, les coaches qui suivent cette règle réduisent leur déficit au score 40% du temps, contre 22% pour les autres. Cela n’a pas vraiment réussi à Antoine Kombouaré, entraîneur le plus agressif de L1 dans son coaching, avec un premier remplacement effectué, en moyenne, à la 50e minute, pour un bilan global d’une victoire en dix matches de championnat

“Au moment de faire un changement, on ne change pas qu’un joueur, on envoie aussi un message”, considérait Ernesto Valverde en 2017. En soulageant la crainte de se retrouver sans filet, l’amendement à la Loi 3 pourrait encourager les entraîneurs à s’adapter plus vite à la donne tactique et au scénario du match, que ce soit pour sortir ce milieu de terrain aux abois (et réveiller par électrochoc ses coéquipiers) ou pour passer à trois dans l’axe derrière pour mieux résister au pressing adverse.

Des changements tactiques plus radicaux?

En finale de Ligue des champions 2004, Monaco est mené 1-0 par le FC Porto de José Mourinho. Mais dans le jeu, l’ASM est plutôt dominatrice, malgré la sortie précoce de Ludovic Giuly sur blessure. Peu après l’heure de jeu, Didier Deschamps tente de forcer le destin. Il remplace Édouard Cissé, milieu axial droit de son 4-1-3-2, par Shabani Nonda, passant en 4-3-3 avec trois avants-centres (Nonda, Morientes, Prso). “Didier Deschamps a cette qualité de tout tenter, confie Benoît Cheyrou, qui a joué sous ses ordres à Marseille.

Certains entraîneur ne font pas forcément tous leurs changements, lui tentera tout pour essayer de renverser la vapeur s’il est mené ou s’il y a match nul et qu’il faut aller gagner. Il n’a pas peur de changer de système pour ajouter un attaquant s’il faut aller marquer pour chercher un résultat.” Ce jour-là, cela se retourne contre lui: Monaco, coupé en deux, encaisse deux buts en contre dans les dix minutes suivantes. Ses rêves de sacre européen s’envolent.

*Le coaching en cours de match est un art subtil et multidimensionnel, qui vise à influer positivement sur la physionomie du match sans nuire à son propre équilibre tactique et collectif. Un entraîneur peut agir sur les hommes, sur le style et sur le système, sans toujours recourir au remplacement d’un joueur par un autre, et les trois interagissent. À l’échelle micro-tactique, il cherche à optimiser les rapports de force individuels en jouant sur le placement de certains profils dans certaines zones, face à certains adversaires. À l’échelle macro, il gère la confrontation stratégique collective, les espaces occupés et concédés, le plan de jeu. 

À l’ère de la flexibilité tactique, incarnée notamment par le Tottenham de Mauricio Pochettino, les changements de système en cours de rencontre sont de plus en plus fréquents. “Changer poste pour poste mais avec un profil différent peut t’amener quelque chose, note Didier Deschamps dans France Football. Modifier ton organisation et donner à l’équipe un autre équilibre, d’autres qualités, peut te permettre de renverser une situation ou de retrouver de la maîtrise.” “(Changer de système), c’est généralement la dernière chose que l’on veut faire, parce qu’on a entraîné autre chose, souligne Jürgen Klopp dans le Daily Mirror. Mais on le voit et il faut le faire.”

Avec généralement un seul ou deux remplacements à la fois, difficile, jusqu’ici, de complètement transformer le profil de son équipe à partir du carcan initial. La contrainte numérique pesait sur le calcul coût/avantages/risques de l’entraîneur, en bon homo footballisticus. Les changements inter-positions ne sont d’ailleurs pas si fréquents, à en croire des professeurs des universités d’Oviedo et Lisbonne: la majorité des joueurs remplacés sont des milieux ; dans 40 % des remplacements, un milieu en remplace un autre; les attaquants sont le plus souvent remplacés par d’autres attaquants, mais dans 40 % des cas par un milieu; les défenseurs sont les moins remplacés, et les substitutions d’un défenseur par un attaquant (et vice versa) sont rares.

Le passage d’un système à l’autre implique pourtant parfois des exigences bien différentes à certains postes, et la nouvelle donne réglementaire peut permettre de mieux y répondre: du 4-4-2 au 3-5-2/5-3-2, l’ajout d’un troisième défenseur central peut s’accompagner de l’entrée d’un piston plus à l’aise pour multiplier les allers-retours dans son couloir, ou d’un milieu relayeur à plus gros volume pour coulisser sur toute la largeur à trois plutôt qu’à quatre. Une équipe menée en fin de rencontre pourrait aussi faire entrer d’un coup tous ses offensifs et son meilleur joueur de tête sur le banc. À l’inverse, pour préserver un score, un entraîneur pourrait plus facilement relever ses éléments fatigués.

Des changements plus planifiés?

La gestion des temps de jeu dans un calendrier surchargé impliquera certainement la planification de certains remplacements pour des motifs physiques. Mais l’approche peut également s’appliquer au plan tactique pour s’affranchir des émotions du match, qui obscurcissent le jugement. “Il faut toujours savoir réagir aux impondérables: le scénario du match, le score, l’adversaire, la blessure ou l’expulsion, énumère Didier Deschamps dans France Football. C’est la lecture du moment qui décide.” Mais celle-ci peut être guidée par l’élaboration de scénarios précis en amont.

Il ne s’agit pas de tout prévoir, ce serait bien impossible, mais au moins de constituer un plan d’attaque et des compositions idéales en fonction de quelques physionomies susceptibles de se produire: si le match tombe dans les transitions, s’il faut casser un bloc bas pour revenir au score, s’il faut tenir un résultat… Au Bayern, sous Pep Guardiola, “on avait systématiquement un plan A, un plan B, un plan C”, confie Dante. Certains entraîneurs préfèrent se reposer sur leur instinct, mais la mise en place d’un tel processus fait gagner du temps sur le moment et simplifie la réflexion, tout en garantissant sa rationalité froide, à partir du travail d’analyse en amont.

“La L1, c’est de l’orfèvrerie, soufflait l’entraîneur rémois David Guion dans France Football, en octobre 2018. On doit être une machine de précision. Tactiquement, on sait comment on va aborder le match mais, ensuite, des événements se déroulent et il faut alors être hyper vigilant et précis dans le coaching, la zone où on peut faire mal. Je dois être éveillé, disponible, tout en conservant beaucoup de fraîcheur.” Pour Stephen Hawking, “l’intelligence est la faculté à s’adapter au changement”. L’ajout de deux remplacements supplémentaire constitue une opportunité stratégique que les entraîneurs les plus ingénieux sauront optimiser à leur avantage… à condition d’en avoir les moyens humains.



Source de l’article, 2020-05-11 08:51:51

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